Le siège de Géant
Une merveille des monts Kabyè
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lundi 26 août 2013
Brume de haine, un de mes courts textes de théâtre publié dans Balade théâtrale
Dédicace de Balade théâtrale samedi 31 août 2013 au centre culturel Akuna Matata à Lomé à partir de 15 heures.
mardi 14 mai 2013
LES YEUX N'ONT PAS DE MAINS
![]() |
| Ce rocher en forme de siège, m'a inspiré cette histoire. Photo Noël T. Mawo
© 13 avril 2013
|
Le soleil se coucha précipitamment derrière les montagnes
comme si, après avoir, toute l’interminable journée, mitraillé de ses feux les
pauvres humains et leurs chétifs végétaux, ivre et honteux, il se protégeait de
leurs jurons. Le ciel, à l’est, était pommelé, et, au couchant, pourpre. Une
douce brise souffla réveillant quelques frissons sur nos corps.
Nous étions assis, Didier et moi, sur ce rocher (voir photo).
Depuis un mois nous nous retrouvons ici tous les soirs presque. Nous restons à
bavarder jusque tard dans la soirée. C’est Didier qui m’a fait découvrir cet
endroit et je l’ai adoré du premier coup. Je crois que c’est surtout cela qui nous
a le plus rapprochés. Les résultats du baccalauréat avaient coïncidé avec mon dix-huitième
anniversaire. Ma mère, toute heureuse de ma réussite, invita tous les lauréats
de ma classe. Dont Didier. La fête avait commencé tôt à midi. Vers 17 heures,
Didier me murmura à l’oreille, en me tirant par la main, qu’il avait pour moi un
cadeau qui se trouvait non loin de l’église catholique. Je me laissai tirer.
Dehors, nous enfourchâmes sa moto. Cinq cent mètres environ
après l’église, nous quittâmes la route pour une sente sinueuse vers les
collines. La sente zigzaguait entre les buttes des champs, les souches et les
rocs. Il s’arrêta au pied d’un plateau
haut de dix mètres environ. Une piste montante ceinturait ce massif. Nous
gravîmes ce plateau, Didier me tirant par la main. Je peinais à monter dans ma courte
jupe. Une fois là-haut, il tendit sa main vers deux énormes pierres plates et
larges, l’une horizontale et l’autre verticale et les deux formant un trône
avec son siège et son dossier. C’était une curiosité de la nature que je
découvrais. Il m’aida à me hisser sur ce trône et nous nous tînmes debout, à
regarder la ville de cette hauteur.
« Ce qui manque
ici, commença-t-il, c’est le chant d’une rivière. Si nous eûmes une âme de
poète, nos yeux ne verraient point des montagnes, ni des arbres et des
herbes : la terre entière entendrait nos cœurs s’extasier et sourire de
cette félicité. »
Dites dans mon dos, son souffle caressant mon cou, ces
paroles m’emplirent d’un certain bien-être qui fit cabrioler mon cœur. Nous
restâmes ainsi, lui dans mon dos, m’effleurant à peine, et moi, le regard vers
les sommets des montagnes, réfléchissant à ce que je lui dirais, s’il me
relançait.
Il murmura à mon oreille : "c’était ton
cadeau. J’ignore si tu l’as aimé." Je compris que la visite prenait fin.
Nous descendîmes et remontâmes sur la moto puis retournâmes à la maison où la
danse battait son plein.
******
****
**
Il y a trois ans, nous sommes entrés ensemble en seconde
littéraire. Je sentais qu’il s’intéressait à moi jusqu’au jour où, pendant la
semaine culturelle au mois de mars, il lâcha qu’il m’aimait et voulait que nous
sortions ensemble. C’est vrai, il avait un physique d’athlète, le visage
avenant, toujours proprement vêtu : c’était le jeune mâle que toutes les
filles de notre lycée voudraient avoir pour elles. Mais au lieu d’accepter, je
ressentis une colère mêlée de dégoût. J’avais
promis à ma mère, après le décès de papa, que je ne sortirai avec un homme
qu’après mon baccalauréat. Et je comptais tenir ma parole. Alors lorsqu’il fit
la demande, je me mis à l’exécrer. Je ne loupai aucune occasion pour
l’humilier, le ridiculiser, mais au fond de moi, en secret, je rêvais de
l’avoir pour une « amitié sincère et durable pouvant déboucher sur des
sons de cloches et des bagues », selon la formule en vogue au lycée à
notre époque.
Didier s’est fait insistant. Mais plus il insistait, plus il
m’énervait et plus je ne voulais pas le sentir. Mais aujourd’hui, ce samedi, un
mois après les résultats du baccalauréat, trois ans plus tard depuis le jour il
me dit qu’il m’aimait, j’attendais qu’il me le demande à nouveau. Cependant il
parlait et parlait. Il commentait sa lecture de Mayrig, un roman d’Henri Verneuil qu’il comparait à L’Etranger d’Albert Camus. Il
m’ennuyait.
Le crépuscule jetait son sombre voile confondant les sommets
des montagnes et les cimes des arbres. Didier se retourna vers moi. Je voyais à
peine ses yeux. Il me fixa longuement. J’étais prête. Cette fois-ci, je lui
dirai "oui". J’avais dix-huit
ans. J’avais mon Bac. J’avais tenu ma promesse. Plus rien ne me retenait.
Assurément, je ne dirai pas non. Non ! Je ne m’en priverai davantage. Il
me prit les deux mains. Je frissonnai. Il baissa la tête comme si je
l’intimidais. Lorsqu’il la releva, il me fixa à nouveau dans les yeux puis
parla pantelant :
« Je pars demain
pour Lomé. J’ai un vol le samedi. Nous étions à dimanche. Je vais continuer mes
études en France. Mon père a réussi à me trouver une bourse. Qu’est-ce qu’on a
perdu du temps à se détester ! Surtout toi ! Malgré tout, tu sais, je
t’aime énormément. »
Je voulus m’enfuir. Il me retint de justesse avant que je ne
dégringolasse de cette hauteur et que je ne trouvasse au sol, entre souches,
rocs et buttes, une mort certaine. Je me débattis, le griffant. Il recula,
recula devant ma furie. Je n’ai pas le retenir. Impuissante, je l'ai regardé disparaître. Si mes yeux avaient des mains!
Je suis rentrée seule.
Ma mère a dû m’accompagner à la police. Après m’avoir écoutée,
ils m’ont laissée partir. Apparemment, ma relation de sa chute les a
convaincus. J’aurais pu mentir, par peur, pour me faire plus crédible et me
sortir d’une probable condamnation. Mais le faisant, je semais en mon cœur un
mensonge qui se nourrirait toute ma vie de mes remords. Ce mensonge
m’habiterait et nous prendrions des trajectoires différentes : lui
grandissant de ma consomption et moi périssant de sa verdure et de ses fruits. Comme
le dit ma mère, les yeux de la vérité sont toujours ouverts : c’est
pourquoi elle va seule son chemin.
Je n’ai pas pu aller à ses obsèques. Je suis restée à pleurer
à la maison secouée par cette phrase : "qu’est-ce qu’on a perdu du temps à se détester". Je ne
l’oublierai jamais, cette phrase, ni son cri pendant sa chute. Et toujours
m’habite, un sentiment de gâchis. Et je n’ai de cesse de me maudire. Mais à
quel moment, à quel carrefour, nous autres, jeunes filles, devons-nous attraper
l’amour par les cœurs sans impliquer les corps ? Ou par les corps sans
corrompre les cœurs ?
lundi 8 novembre 2010
Le Goncourt 2010
Je n'aurais pas posté un billet sur le lauréat du Goncourt 2010 si en suivant Canal+, mon garçon de 11 ans, ayant entendu Michel Houellebecq ne m'avait demandé impatient: "papa, pourquoi il s'appelle Où est le bec? Michel Où-est-le-becq"? Où est-il allé chercher ça? Pendnt qu'il interroge, le nom s'affiche sur l'écran.
Michel Houellebecq, lauréat du Goncourt 2010 était jusque-là, pour moi, un auteur inconnu. Je dois dire que pour les écrivains contemporains, j'en connais peu, surtout ceux de la littérature française. Je connais mes compatriotes togolais surtout. Sans taire les autres comme Couao-Zotti, Mabanckou. Les auteurs français que je connais sont les Camus, les Sartre et je ne continue pas la liste jusqu'à Rabelais ou Du Bellay.
Félicitations à Michel Houellebecq, ou, suivant le nouveau baptême de mon fils, "Michel Où-est-le-bec", le "héraut de la désespérance".
Michel Houellebecq, lauréat du Goncourt 2010 était jusque-là, pour moi, un auteur inconnu. Je dois dire que pour les écrivains contemporains, j'en connais peu, surtout ceux de la littérature française. Je connais mes compatriotes togolais surtout. Sans taire les autres comme Couao-Zotti, Mabanckou. Les auteurs français que je connais sont les Camus, les Sartre et je ne continue pas la liste jusqu'à Rabelais ou Du Bellay.
Félicitations à Michel Houellebecq, ou, suivant le nouveau baptême de mon fils, "Michel Où-est-le-bec", le "héraut de la désespérance".
jeudi 28 octobre 2010
Fétiches et refuge en crash test aux Arts du Chemin
L'an dernier j'étais en résidence d'écriture au Château de la Roche Jagu. Le texte né de cette résidence a été joué cette année, en crash test, le 12 septembre précisément au domaine de la Roche Jagu par la Compagnie Gakokoé et l'Atelier de Théâtre de Lomé. Une mise en scène de Gaétan NOUSSOUGLO et Marcel DJONDO.
Lisez l'article sur le site de togocultures.
Lisez l'article sur le site de togocultures.
vendredi 11 septembre 2009
Lecture le 10 septembre 2009 au Café Théodore à Trézdrez Locquémeau
Le mercredi 9 septembre, il était prévu une lecture à Couleur Café à Plaine Haute, dix kilomètres environ après Saint Brieuc. La lecture était prévue pour commencer à 21 heures (heure locale), mais il n'est venu personne. Le propriétaire peiné nous a offert à dîner, Denis Lecat et à moi. Je crois que les gens étaient retenus chez eux par le match de foot.
Le lendemain, 10 septembre par contre au Café Théodore, à Trédrez Locquémeau, plus d'une trentaine de personnes ont assisté à la lecture. J'ai d'abord lu quelques "cartes postales", des morceaux choisis d'une nouvelle "Cartes postales du quartier Zongo", que j'ai réunie avec trois autres nouvelles dans un recueil "Les coeurs muets portent des masques". Ensuite Denis et moi avons lu les trois premiers tableaux de Fétiches et refuge, le texte lu le dimanche 6 septembre 2009 et qui a fait beaucoup de bruits dans la région. Texte que les gens étaient venus en fait écouter. Le journal Le Trégor en a parlé dans son tirage du 7 et 10 septembre.
Les discussions ont porté sur la question de l'identité culturelle, sur la langue française et sur le texte Fétiches et refuge.
Il faudrait répéter des clins d'oeil au propriétaire du Café Théodore, Denis, un monsieur sympathique qui aura pour longtemps ma reconnaissance.
J'ai lu Fétiches et refuge dans les domaines du château de la Roche Jagu
Le dimanche 6 septembre 2009, à 15 heures 30, j'ai lu Fétiches et refuge, un texte théâtral issu d'une résidence d'écriture au château de la Roche Jagu à Ploëzal en Bretagne. Denis Lecat, chargé de la programmation aux Arts du Chemin, a aidé à lire ce texte de quatre personnages.
mardi 16 juin 2009
Interview de Daniel Lawson-Body sur son roman "La déméninge"
(Vous trouverez toute l’interview publiée sur le site de www.togocultures.com. J’ai juste publié cette partie sur mon blog parce que j’estime qu’elle peut susciter des commentaires enrichissants sur la critique de la littérature togolaise.)
MAWO Tingayama : Après le premier café-littéraire le jeudi 23 avril 2009 à Lomé, deux réactions ont été publiés sur www.togocultures.com et sur le blog de Toni Féda. La critique des deux réactions a surtout porté sur la pureté de la langue française que vous défendez alors que vous-mêmes mêlez plusieurs registres de langue. Elles ont aussi souligné la « paillardise », les « ribauderies » dans le texte : les avez-vous lues, ces réactions ?
Daniel Lawson-Body : Des deux réactions dont vous parlez, je n’ai lu que celle de Tony Féda. Globalement, il faut malheureusement déplorer que l’auteur de cet article ait lourdement perdu de vue la définition élémentaire de ce que c’est qu’une critique et plus spécifiquement une critique littéraire, au point d’en arriver, avec une légèreté déconcertante, à manquer de discernement et d’humilité, deux impératifs qui font de tout chercheur, un homme de science et de référence. Sur la substance et l’essentiel de la critique qui m’a été faite, surtout celle relative à la pureté de la langue française que je défendrais, je tiens à dire ceci : je ne défends rien, j’aime et enseigne une langue et à chaque fois que des entorses lui sont faites par ignorance, je me dois, comme tout autre enseignant de cette langue, de tirer la sonnette d’alarme. Du reste, c’est bien pour cela que je touche un salaire tous les mois et ceci depuis des décennies. Quand j’ai entre mes mains des copies d’étudiants qui aspirent à être des spécialistes de la langue, qui postulent à en être des orfèvres et des ciseleurs et que je note dans ces copies des fautes grossières qui conduisent à un schisme consommé avec cette langue-là, oui je ne peux que sanctionner pour enseigner la norme. A présent, parlons de la grosse hypocrisie qui consiste à condamner la paillardise et les ribauderies dans ‘’La Déméninge’’. A ce propos, allons sur mes réactions suite à ces critiques. Globalement, j’estime que le compte rendu de lecture de Tony Féda, n’est pas et ne saurait constituer pour moi une critique. Il pèche lourdement par son côté subjectif. Il démontre à suffisance, la méconnaissance profonde de ce qu’est fondamentalement une critique. Alors ne renonçant point à nos obligations de pédagogue, apportons-lui sans frais, les fondamentaux à maîtriser lorsqu’on décide de s’engager dans ce domaine où le seul critère de validation, et donc d’intérêt reste la scientificité de la démarche ou de l’approche choisie pour éclairer une œuvre d’un jour nouveau. Parmi les multiples définitions de la critique, il en est une qui enseigne que la critique, c’est de la littérature sur la littérature, c'est-à-dire de la littérature au second degré. Conséquence directe, il ne saurait y avoir de critique si on n’a pas un texte qui lui pré-existe. A présent, je vais analyser quelques uns des arguments de Tony Féda pour en démontrer et en démonter la vacuité du propos. Arrêtons-nous tout d’abord sur la première affirmation gratuite de ce compte rendu de lecture.
‘’L’année n’est pas encore terminée, mais ce roman pourrait en être le pire. On parie ? ’’
Comment un critique qui se veut sérieux et crédible peut-il si légèrement aller sur l’inexistant pour condamner une œuvre ? Nous sommes en avril et à huit mois de la fin de l’année, l’augure ou le gourou de la littérature se laisse aller si facilement à ces genres de pronostic. Plus désopilant, il joue au prophète et demande un pari. C’est du jamais vu en critique. La critique n’est pas la science, parce que celle-ci traite des sens tandis que l’autre en produit, mais elle n’est surtout pas une affaire de prophètes. Fort de ce qui précède, on est en droit de se demander, en considérant globalement ce qu’affirme sans démonstration Tony, s’il n’est pas en mission commandée, ou si quelque part, il n’a pas été chargé de l’exécution d’une œuvre de salubrité publique !
Deux lignes plus loin, il déclare que ce roman va certainement faire jaser pour longtemps le monde de la critique. Traduit en bon français, cela veut dire que cette œuvre ne va laisser personne indifférent. Dit autrement, cela signifie bien qu’elle est forcément intéressante. Alors comment peut-on, sans craindre le ridicule, affirmer une chose et son contrainte aussi aisément et presque dans une simultanéité déroutante? Cette incohérence dans l’argumentation, je la note ailleurs dans son texte lorsqu’il écrit :
‘’Il est clair que pour son premier roman, Lawson-Body a voulu écrire pour ses étudiants, ses amis, et pour un public restreint de Togolais. Il n’y a pas de doute qu’il a atteint ce but, et le critique ne sera pas étonné de trouver un jour les élèves se passer ce livre comme des petits pains.’’
M. Tony, en bon français, lorsqu’on dit que quelque chose s’arrache comme de petits pains, cela signe définitivement le succès total de cette chose-là. Le savez-vous ?
Il ajoute :
‘’Mais en fait de sexe, l’auteur a pris un grand risque de tomber dans la vulgarité la plus banale… Il a bien voulu décerveler toutes les paillardises qui lui passent par la tête… Il est allé à la limite de l’obscénité sans prendre de gants. Il est un mauvais parolier. Il s’est enfermé dans une écriture qui a donné un roman au français alléché mais au projet romanesque plutôt mal léché. Il lui a manqué du génie.’’
Et ses amis du blog de renchérir :
‘’ Mais, il faut l’encourager, le prof, sinon il risque de casser sa plume. Il paie là sa suffisance. Pauvre romancier débutant ! Prof imbu de lui-même. Bizarre, le mec ! Il est brailleur chiffonnier, il fait le pitre.’’
Que faut-il répondre à toutes ces attaques personnelles qui n’ont franchement rien à voir avec la critique ? Qu’il faut laisser les choses basses mourir de leur propre poison et enseigner que dans les débats d’idées, les incantations, les insultes sont le lot de l’intellectuellement faible dont décidément les arguments ne passent plus. Dans un tel registre qui fait dans le crapoteux, tout bipède doté d’un coefficient intellectuel moyen, peut exceller avec bien plus de réussite. Enfin, pour arrêter cette démonstration, posons cette question à l’auteur de ce compte rendu : le style dans lequel il écrit et qu’il affectionne visiblement, est-ce bien celui de Biton Coulibaly ? Et si j’ai bien compris, serait-il la référence à enseigner dans nos amphis à nos étudiants ? Ce texte n’est ni une analyse fantaisiste parce que dans la fantaisie il y a à n’en pas douter du plaisir et du génie, ni une analyse juste puisque déclarativement, elle ne définit aucune méthode qui permettrait d’en garantir la justesse ou la validation. Il tient pour l’essentiel, du vraisemblable critique que Roland Barthes définit comme étant ce qui va de soi, et reste en dehors de tout principe, de toute méthode. Le vraisemblable critique aime les évidences, les vérités toutes faites, et elles sont si souvent normatives. Ce qui n’entre pas dans son orbite sémantique devient bizarre, ou incroyable. L’incroyable comme dit Barthes, procède du défendu, c’est-à-dire du dangereux. Dès lors, les désaccords deviennent des écarts, les écarts des fautes, les fautes des péchés, les péchés des maladies, les maladies des monstruosités, car aussi longtemps que la critique a eu pour fonction traditionnelle de juger, elle ne pouvait être que conformiste, c'est-à-dire conforme aux intérêts des juges. Ceci n’a rien à voir avec la véritable critique des institutions et des langages. Dans le cas de notre ami, je reste convaincu qu’il n’y a pas grand intérêt, et on n’a pas grand mérite si, sur une œuvre donnée, on propose une glose ou un commentaire libre à qui l’on cherche désespérément à conférer une dimension scientifique qu’elle n’a pas. Nous sommes aujourd’hui dans une civilisation du bavardage qui permet la prolifération de tous les genres de discours, c’est de bonne guerre. Ces discours séduisent plus d’un, c’est tout aussi normal. Pour moi, je réaffirme que celui de notre ami ne présente aucun intérêt, frappé qu’il est de beaucoup d’amateurisme. Un critique littéraire est un spécialiste qui doit pouvoir se prévaloir d’une méthode, d’une approche qui lui donnent des outils, et des armes, et des techniques dont il doit se servir lorsqu’il se pique de faire de la critique. Faute de cela, il faut prendre son travail pour ce qu’il est à la vérité : un épiphénomène, né de la lecture à la va-vite d’un texte dans l’urgence journalistique de rendre compte en primeur d’un événement littéraire, avec ce que cela comporte comme risque de rater l’essentiel pour des considérations de secondes zones. Il faut apprendre à gratter l’os si l’on veut atteindre la moelle. Une lecture au premier degré d’une œuvre est toujours une lecture de consommation. Elle requiert pour se réaliser, l’immédiateté. De ceci, le véritable critique doit se méfier, puisque sa véritable mission, c’est d’apporter un plus à l’œuvre si cela est possible, ce que les économistes appellent ‘’de la valeur ajoutée’’, à travers une lecture de dévoilement, je dirais de digestion qui, elle, ne peut se réaliser qu’à partir d’une distanciation incontournable du vrai critique par rapport à toute impression première qui finalement n’est qu’une première impression sur toute œuvre donnée. Pas étonnant donc, qu’en l’absence de toutes ces dispositions et ces précautions, le Sieur Tony ait décrété de façon péremptoire et sûrement avec un mouvement de menton j’imagine, que l’auteur de ‘’La Déméninge’’ n’a aucun génie. Qu’il lui reconnaisse au moins celui des belles lettres, ce serait déjà ça être objectif et conséquent avec soi-même. Que faut-il conclure ? Qu’il est urgent que M Tony se mette ‘’hic et nunc et illico presto’’ en apprentissage de ce qu’est l’objet littéraire et que, pour l’y aider, des ouvrages de bases lui sont indispensables s’il veut s’exercer dans le domaine de la critique littéraire avec quelques chances d’être pris au sérieux à l’avenir. A cette nouvelle école, je lui recommande fortement de lire de Roland Barthes : "Le Degré Zéro de l’écriture" suivi des "Nouveaux essais critiques", ‘’Critique et vérité’’, ‘’Le plaisir du texte’’ enfin. Dans cette nouvelle aventure qui s’impose à lui comme un impératif curatif, qu’il fasse sien le mot de la fin de ‘’La Déméninge’’ : ‘’La terre promise se trouve toujours de l’autre côté du désert.’’ Qu’il ne perde pas de vue surtout, et il y gagnerait beaucoup en crédibilité, que sans être cloisonnée au nom de l’interdisciplinarité qui la caractérise, la faculté des lettres est bien compartimentée. N’immigre pas dans un domaine qui veut pour y vouloir jouer les francs-tireurs. Cela s’appelle de l’amateurisme primaire, et à ce niveau de spécialisation, c’est à tout le moins prétentieux, pernicieux et toxique.
vendredi 22 mai 2009
Secouer les mémoires pour rendre témoignage à nos pères esclaves

Après la lecture d'Esclaves de Kangni Alem, il m'est venu à l'idée de renvoyer les lecteurs de mon blog sur l'histoire de l'esclavage. Ils doivent par exemple connaître le "Code noir" qui a régi le système esclavagiste pendant plusieurs siècles. Car nous devons commencer "l'apprentissage de la mémoire" (titre d'une pièce de théâtre de Kagni Alem), pas pour quelques actions vandales, mais pour que les mémoires n'oublient pas. Pour que les coeurs et les mémoires ne se disloquent en vainnes colères.
Je voudrais aussi rappeler l'appui que la très sainte église catholique a donné au système esclavagiste. Je renvoie les bloggeurs à ce lien sur le pape Nicolas V qui "le 08 janvier 1454, de son vrai nom Tommaso Parentucceli <1398-1455>, 206ème pape, écrit au souverain du Portugal Alphonse V une bulle papale spéciale l’autorisant à soumettre en esclavage les nègres de Guinée et les païens. Cette position de l’église chrétienne, accompagnée de la légende de Cham que la noble institution diffusait sans s’encombrer de son réel fondement textuel et théologique, trop contente de disposer de nouveaux territoires de croisades, d’évangélisation, ferait autorité balayant les réticences des négriers en herbes et traitants néophytes. La position de l’église catholique par rapport à la Traite négrière n’allait pas être un épiphénomène loin de là, ses encouragements à l’ensauvagement esclavagiste continueraient tout au long de la période négrière, à l’instar de l’activisme doctrinaire de l’éminent théologien français Bellon de Saint Quentin, qui se servait des Saintes Ecritures pour libérer la conscience des traitants qui s’en remettaient à sa science."
Nous ne devons pas, par paresse, par omission ou par négligence, oublier ce que nos parents ont souffert. Rendons-leur ce témoignage de la mémoire.
jeudi 21 mai 2009
Esclaves : le piège de la fiction et de l’histoire avant la porte de non retour !


http://www.blogger.com/post-create.g?blogID=5966128720909516117
Deux nuits durant, j’ai été l’esclave d’Esclaves, le dernier roman de Kangni Alem, paru début mai 2009 aux éditions JC Lattès. Un succulent esclavage porté par une lecture entraînante, interrompue parce que qu’il fallait après tout fermer l’œil et affronter le boulot du lendemain.
La dernière page tournée, il reste dans la mémoire de l’enfant que je n’ai pas cessé d’être – l’enfant en quête d’histoires ou agréables ou horribles ou fantastiques – le souvenir de l’itinéraire d’un personnage qui traverse toute l’histoire : le maître des rituels devenu Miguel, devenu Sule, devenu Sule Djibril. Que d’avatars identitaires !
L’enfant que je n’ai jamais cessé d’être a rangé d’un côté les personnages méchants : Francisco Félix de Souza dit Chacha, son complice Gankpé le chef des armées qui deviendra le roi Guézo, une fois le roi déchu, l’amazone Nansica, la Mamie Ahouna à la « nudité fanée par le temps et les parturitions », et de l’autre les personnages sympathiques, souvent victimes des méchants : le roi et son épouse Sophia qu’on appelle encore Sikadjin, le maître des rituels, devenu Miguel, devenu Sule, devenu Sule Djibril, le vieux Sule à Récife… L’enfant qui n’est pas encore mort en moi, que je berce à mes heures de langueur, s’est souvenu de ce film tiré du roman d’Alex Haley, Roots ; a retrouvé surtout son « cangaçeiro » des jeux de l’enfance qui nous occupaient après chaque film d’action.
Cependant le lecteur cartésien que je suis devenu, analyse. A cause que j’évite que les idées qui me parviennent corrompent mon esprit, je dois procéder par élimination successive et progressive des idées reçues, afin que, enfin de compte, je ne puisse retenir que celles qui, en mon sens et sous l’empire de ma raison, me paraissent inébranlables, inattaquables comme celle si évidente du « je lis, donc je vis », je me résolus à conclure dans Esclaves que les nègres ont contribué dans une large proportion à maintenir et à entretenir ce commerce honteux de chairs d’ébène, mus pour la plupart par des rancœurs tribales, familiales, les chicaneries et l’attrait morbide des bimbeloteries occidentales.
Que ce soit dans la razzia et la vente d’hommes, que ce soit dans les velléités révolutionnaires à Bahia de tous les esclaves, clin d’œil évident au roman Bahia de tous les saints, le nègre a toujours été le malheur du nègre.
Morceau choisi :
« En même temps qu’il pleurait sa condition, l’esclave noir se révélait incapable d’éprouver le besoin d’une solidarité sans faille avec son frère ou sa sœur de race. Il était même prêt à dénoncer à son maître les velléitaires qui voulaient forcer le sort et précipiter la fin de leur servitude, il était prêt à trahir, comme si, au fond, sa condition servile ne lui répugnait pas trop, et que tout compte fait, il préférait de loin l’esclavage au Brésil à sa liberté d’autrefois parmi les gens de sa nation. » (pp 197 -198).
Merci Alem, pour ta dédicace : j’ai lu, et j’ai vu. J’ai vu que :
« Si la traite négrière à saigné l’Afrique, elle a aussi enrichi ses rois. Mais rétorqueront les plus choqués par une telle affirmation, mettre l’enrichissement des rois complices au même niveau que celui des nations d’Europe et d’Amérique, qui elles ont été radicalement transformées par le pillage de la main d’œuvre noire, c’est seulement faire acte de cynisme de petit raconteur d’histoires ! (…). Les plus forts sont toujours à l’origine de la violation des droits naturels et sont les derniers à avoir en eux le sentiment de justice. Celui qui accuse entre sous le feu de la critique, mais seulement voici la vérité : celui qui accuse a déjà connu le feu : al-mit-him ahal an-när !
« Les Noirs d’aujourd’hui eux-mêmes ne s’entendent pas sur le sujet, préférant se chamailler de l’Afrique aux Antilles : que penser d’un tel clivage ? Quant aux Européens, toujours fidèles à leur bassesse, ils entretiennent encore le mythe outrageant de ceux qui n’ont acheté que parce qu’il y avait des vendeurs. Piètre raisonnement.
« L’esclavage est un outrage, un défi lancé à l’humanité, pourquoi tenter de s’en disculper ! Et s’il y avait une justice à rendre, c’est aux victimes qu’il faudrait la rendre, et non pas à leurs bourreaux. » (p 227 – 228).
Et je comprends pourquoi aussi certains Béninois trouvent que Esclaves est un roman subversif et t’attendent pour faire ta fête. Dis quand ce sera ta fête béninoise et je verrai si je pourrai participer à cette orgie littéraire.
Il m’est resté, la dernière page tournée, une interrogation puérile, une question hypocrite : qui est ce Sylvanus Epiphanio Elpidio, fils de Francisco Olympio, qui deviendra premier président du jeune Etat indépendant de TiBrava ? Si ce n’était qu’une fiction, je serais tenté de faire des rapprochements, parce que des Sylvanus, premier président d’un Togo indépendant, on en connaît ! Mais heureusement, Esclaves n’est pas la page manquante de l’histoire de l’esclavage. C’est un roman, donc une fiction. Et c’est le piège dans lequel il ne faudra pas surtout tombé, le piège que tend l’écrivain : histoire ? fiction ? Datation et imagination se côtoient sans frontière pourtant.
Tout le long de ma lecture, j’ai revécu les émotions qui m’envahissent chaque fois en face de la « Porte du non retour » à Ouidah au Bénin. En 2004, j’avais noté dans mon carnet après avoir traversé cet espace hautement symbolique d’une période noire : « Dans quels pas de quels esclaves, venant de quelles contrées d’Afrique est-ce que je mets mes pas ? Quelles larmes séchées sur ce sable silencieux est-ce que j’écrase avec mes chaussures Nike ? Combien ont fait le chemin que je refais, eux le regard perdu vers cette immensité qui allait les engloutir et jamais les vomir, moi, la raison étourdie, dans mes Nike, ignorant tout ce qui s’est véritablement passé sur ce sable infini vers ces eaux immenses infinies » (Août 2004, Carnet « Mon voyage au Bénin »).
Je me demande encore aujourd’hui ce qui s’est passé sur ces plages silencieuses !
vendredi 15 mai 2009
Extraits coup de cœur de Parcours de combattants, Gerry Taama
I
« Ils étaient quatre personnes à avancer dans la nuit sans étoiles. Il y avait trois hommes habillés de façon ordinaire : jeans, T-shirt bariolés, espadrilles. L’un d’eux, sans doute le chef, avait à la main droite une sorte de cimeterre à la lame exagérément recourbée. Les deux autres encadraient Aurore. La fille avait les mains liées et le visage tuméfié, mais elle conservait dans le regard cette défiance qui la rendait inaccessible. Le groupe arriva sous un gros baobab et s’arrêta. Il devait être 4h environ ; quelques coqs chantaient dans le lointain. L’obscurité était totale. L’homme au cimeterre désigna l’arbre et les autres s’exécutèrent. Ils attachèrent la fille grâce à des liens prévus à cet effet et allèrent se mettre une dizaine de mètres plus loin. Le silence de la forêt était troué par le hululement entêté d’un hibou. L’homme au cimeterre fit un geste brusque du bras : un de ses adjoints s’abaissa et actionna une manette dissimulée dans les herbes. Un gros projecteur, dissimulé dans un baobab voisin, s’alluma et noya la scène d’un éclat éblouissant. Aurore ferma instinctivement les yeux. L’homme leva le bras gauche et entreprit une série de pas s’apparentant étrangement à une samba. Les deux acolytes se mirent à battre les mains suivant une cadence donnée par le chef. Aurore ouvrit les yeux pour les refermer aussitôt ; la lumière du projecteur était trop forte.
L’homme au cimeterre se mit carrément à danser, sur un rythme devenu démentiel. Il bondissait, virevoltait sur lui même, se retournait parfois pour encourager ses acolytes, puis repartait sur la piste pour de nouveaux exercices. Il maniait son arme avec une dextérité remarquable. Il la passait rapidement d’une main à l’autre, la lançait parfois en l’air pour la récupérer au haut vol, le tout agrémenté de pirouettes à faire pâlir de jalousie un acrobate de cirque. L’homme s’arrêta brusquement, fit face à ses compères et lança un cri rauque. Les autres crièrent aussi à l’unisson et changèrent la cadence du battement de mains. Celle-ci devint plus rapide. La danse sur la scène s’était muée en une suite de bonds successifs autour du baobab. Avec des allures de triple sauteur, l’homme progressait en suivant des lignes concentriques dont on devinait à peine les contours tenus sous la lumière crue du projecteur. Au troisième tour, comme il se trouvait à un mètre environ de l’arbre, il lança le cimeterre en l’air, le rattrapa sur un bond, et avant que son pied ne touche le sol, l’abattit lourdement sur le cou de sa victime. La tête, tranchée net, se détacha dans un geyser de sang et roula sur l’herbe verte gavée de rosée. L’homme au cimeterre fit un signe de la main à ses camarades qui aussitôt mirent fin à la « musique ». Il avança placidement vers la tête sanguinolente. Mais alors qu’il s’accroupissait pour la saisir par les cheveux, les yeux du faciès s’ouvrirent brusquement, et une voix claire, pleine de rage, troua le silence en disant :
- Jérôme, pourquoi m’as-tu abandonnée ? » (P 104 – 105)
II
« - Et n’oubliez pas d’économiser les batteries. Travaillez le timing, au lieu de mater les gonzesses du village.
Les deux chefs d’équipe s’éloignèrent en gloussant.
Lorsqu’il se retrouva seul, Kirbi ne résista pas à l’envie de sonder une fois encore les cases où se trouvait le soupçon d’un lit. Mais apparemment, les villageois n’avaient pas la tête à batifoler cette nuit-là. Dépité, il éteignit la lunette en souriant : l’homme qui avait inventé cet appareil devait avoir des choses à reprocher à son épouse. » (P 211)
« Ils étaient quatre personnes à avancer dans la nuit sans étoiles. Il y avait trois hommes habillés de façon ordinaire : jeans, T-shirt bariolés, espadrilles. L’un d’eux, sans doute le chef, avait à la main droite une sorte de cimeterre à la lame exagérément recourbée. Les deux autres encadraient Aurore. La fille avait les mains liées et le visage tuméfié, mais elle conservait dans le regard cette défiance qui la rendait inaccessible. Le groupe arriva sous un gros baobab et s’arrêta. Il devait être 4h environ ; quelques coqs chantaient dans le lointain. L’obscurité était totale. L’homme au cimeterre désigna l’arbre et les autres s’exécutèrent. Ils attachèrent la fille grâce à des liens prévus à cet effet et allèrent se mettre une dizaine de mètres plus loin. Le silence de la forêt était troué par le hululement entêté d’un hibou. L’homme au cimeterre fit un geste brusque du bras : un de ses adjoints s’abaissa et actionna une manette dissimulée dans les herbes. Un gros projecteur, dissimulé dans un baobab voisin, s’alluma et noya la scène d’un éclat éblouissant. Aurore ferma instinctivement les yeux. L’homme leva le bras gauche et entreprit une série de pas s’apparentant étrangement à une samba. Les deux acolytes se mirent à battre les mains suivant une cadence donnée par le chef. Aurore ouvrit les yeux pour les refermer aussitôt ; la lumière du projecteur était trop forte.
L’homme au cimeterre se mit carrément à danser, sur un rythme devenu démentiel. Il bondissait, virevoltait sur lui même, se retournait parfois pour encourager ses acolytes, puis repartait sur la piste pour de nouveaux exercices. Il maniait son arme avec une dextérité remarquable. Il la passait rapidement d’une main à l’autre, la lançait parfois en l’air pour la récupérer au haut vol, le tout agrémenté de pirouettes à faire pâlir de jalousie un acrobate de cirque. L’homme s’arrêta brusquement, fit face à ses compères et lança un cri rauque. Les autres crièrent aussi à l’unisson et changèrent la cadence du battement de mains. Celle-ci devint plus rapide. La danse sur la scène s’était muée en une suite de bonds successifs autour du baobab. Avec des allures de triple sauteur, l’homme progressait en suivant des lignes concentriques dont on devinait à peine les contours tenus sous la lumière crue du projecteur. Au troisième tour, comme il se trouvait à un mètre environ de l’arbre, il lança le cimeterre en l’air, le rattrapa sur un bond, et avant que son pied ne touche le sol, l’abattit lourdement sur le cou de sa victime. La tête, tranchée net, se détacha dans un geyser de sang et roula sur l’herbe verte gavée de rosée. L’homme au cimeterre fit un signe de la main à ses camarades qui aussitôt mirent fin à la « musique ». Il avança placidement vers la tête sanguinolente. Mais alors qu’il s’accroupissait pour la saisir par les cheveux, les yeux du faciès s’ouvrirent brusquement, et une voix claire, pleine de rage, troua le silence en disant :
- Jérôme, pourquoi m’as-tu abandonnée ? » (P 104 – 105)
II
« - Et n’oubliez pas d’économiser les batteries. Travaillez le timing, au lieu de mater les gonzesses du village.
Les deux chefs d’équipe s’éloignèrent en gloussant.
Lorsqu’il se retrouva seul, Kirbi ne résista pas à l’envie de sonder une fois encore les cases où se trouvait le soupçon d’un lit. Mais apparemment, les villageois n’avaient pas la tête à batifoler cette nuit-là. Dépité, il éteignit la lunette en souriant : l’homme qui avait inventé cet appareil devait avoir des choses à reprocher à son épouse. » (P 211)
Café-littéraire sur Parcours de combattants, roman Auteur : Gerry Taama Edition : L’Harmattan, Paris 2009

Jérôme du Bercenay, Ba-Yoko et Aurore Bitimuku : trois destins projetés dans un conflit ethnique aux lendemains d’élections présidentielles contestées, dans un Kiiguland, un pays imaginaire de la corne d’Afrique coincé entre Djibouti, l’Ouganda, le Soudan et la mer rouge. Trois destins, tout au long d’une trame faite de rebondissements et de suspens, vont tisser un récit telle une corde à trois fils. Le candidat Mamba ayant contesté les résultats des élections a créé une branche armée ALPO (Armée pour la Libération des Peuples de l’Ouest de son parti le MPED (le Mouvement Patriotique pour l’Eveil Démocratique). Les affrontements avec les forces loyalistes, ont vite fait de dégénérer en conflit ethnique : les Bakufus, l’ethnie du président élu Makélé contre les Mambas, l’ethnie du président malheureux. C’est dans cette atmosphère délétère, dans cette pagaille sanglante que l’ONU envoie une mission de maintien de la paix composée de soldats Bangladais et de soldats Français, dont le lieutenant Jérôme du Bercenay, fils du duc de Bercenay.
Voici campé le cadre de Parcours de combattants, le roman qui a fait l’objet d’un café littéraire le 14 mai 2009 à Kara. Kangni et moi avons joué aux modérateurs, devant des enseignants d’université, des étudiants, des enseignants du secondaire, des élèves et de bien d’autres personnes. Le café littéraire a tourné autour de la connaissance de l’auteur, son arrivée dans le milieu littéraire togolais et ses modèles, autour des personnages, surtout le trio Ba-Yoko, Jérôme et Aurore, réunis dans une relation triangulaire faite d’amitié (Ba-Yoko – Jérôme), d’amour (Jérôme – Aurore) et de haine (Ba-Yoko – Aurore), autour de son écriture, une écriture comme des coups de kalachnikov, rapide et précise, enfin, autour de ses projets immédiats.
Parcours de combattants n’est pas une initiation au métier d’armes, ainsi que le titre peut nous pousser à penser. Il faut ensuite échapper au sens strict du dictionnaire qui définit le « parcours de combattant » (combattant au singulier) comme « un parcours semé d’obstacles (murs, barbelés, échelles de corde, poutres, etc.) que doit accomplir un soldat en armes dans un temps donné » (Le Nouveau Petit Robert 2009). Il faut préciser que ces obstacles sont au nombre de vingt (20) dans l’armée française. Bon, voilà ! Mais le pluriel à « combattants » du titre, ouvre une investigation littéraire plurielle et la lecture qui s’impose tout de suite, présente ce roman comme un hymne à l’amitié et, ainsi que l’a confié l’écrivain lui-même dans une note de lecture publiée sur www.Togocultures.com, Parcours de combattants est une histoire de« fraternité d'armes, qui survit au temps et à l'espace. » Une amitié avec toutes ses ramifications de complicité, de secrets tus, d’ascenseur renvoyé, de disputes, de conciliation, une amitié que rien n’ébranle, qui se déploie au mépris et au détriment des raisons d’Etat. La patriotard Ba viole tous les règlements pénitentiaires et militaires de son pays pour aider son ami Jérôme à sauver son amoureuse Aurore. Jérôme au nom des cette amitié, confie des secrets de sa mission à son ami Ba.
L’amitié et l’amour s’installent dans une relation triangulaire entre Aurore, Ba et Jérôme et l’amitié est au service de l’amour. Le personnage le plus complexe de ce roman se trouve être le lieutenant Ba, un personnage déchiré, tenaillé d’un côté par le remords de la bavure de Tchibaya lorsqu’il a abattu le professeur et la conscience aiguë qu’il a de sauver la fille, convaincu que tant qu’il ne l’aura pas fait, il sera toujours poursuivi par le fantôme du professeur le pourchassant toutes les nuits avec un coupe-coupe, et de l’autre sollicité par l’ami français qui lui est rongé par un amour dévorant pour la même fille.
Le roman pointe aussi l’hypocrisie droit-de-l’hommiste des missions onusiennes de maintien de la paix qui consistent à regarder les peuples s’entretuer sans intervenir. Le Lieutenant du Bercenay a observé d’une colline toute la scène de l’embuscade sans intervenir. Il est descendu après l’assassinat du Pr Bitimuku prélever des indices et c’est contre le règlement qu’il sauve la fille Aurore Bitimuku des griffes d’une foule vengeresse. A quoi sert une mission de maintien de la paix si les casques bleus doivent regarder les peuples se massacrer sans intervenir ?
Si nous posons le postulat que toute lecture est un départ en aventure, alors Parcours de combattants est une île à découvrir, une île située dans un ici et un partout de l’Afrique avec sa senteur fétide de sang, son parfum entêtant de poudre à canon, sa légendaire hospitalité qui contraste avec sa soudaine et inexpliquée barbarie.
Parcours de combattants est de ces thrillers qui poussent à tourner la page suivante, encore et encore, tant qu’on n’est pas allé jusqu’au bout de l’histoire, jusqu’au dénouement.
On pourra lire l’interview de que l’écrivain nous a accordée, publiée sur www.togoforum.com.
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