
(Vous trouverez toute l’interview publiée sur le site de
www.togocultures.com. J’ai juste publié cette partie sur mon blog parce que j’estime qu’elle peut susciter des commentaires enrichissants sur la critique de la littérature togolaise.)
MAWO Tingayama : Après le premier café-littéraire le jeudi 23 avril 2009 à Lomé, deux réactions ont été publiés sur www.togocultures.com et sur le blog de Toni Féda. La critique des deux réactions a surtout porté sur la pureté de la langue française que vous défendez alors que vous-mêmes mêlez plusieurs registres de langue. Elles ont aussi souligné la « paillardise », les « ribauderies » dans le texte : les avez-vous lues, ces réactions ?
Daniel Lawson-Body : Des deux réactions dont vous parlez, je n’ai lu que celle de Tony Féda. Globalement, il faut malheureusement déplorer que l’auteur de cet article ait lourdement perdu de vue la définition élémentaire de ce que c’est qu’une critique et plus spécifiquement une critique littéraire, au point d’en arriver, avec une légèreté déconcertante, à manquer de discernement et d’humilité, deux impératifs qui font de tout chercheur, un homme de science et de référence. Sur la substance et l’essentiel de la critique qui m’a été faite, surtout celle relative à la pureté de la langue française que je défendrais, je tiens à dire ceci : je ne défends rien, j’aime et enseigne une langue et à chaque fois que des entorses lui sont faites par ignorance, je me dois, comme tout autre enseignant de cette langue, de tirer la sonnette d’alarme. Du reste, c’est bien pour cela que je touche un salaire tous les mois et ceci depuis des décennies. Quand j’ai entre mes mains des copies d’étudiants qui aspirent à être des spécialistes de la langue, qui postulent à en être des orfèvres et des ciseleurs et que je note dans ces copies des fautes grossières qui conduisent à un schisme consommé avec cette langue-là, oui je ne peux que sanctionner pour enseigner la norme. A présent, parlons de la grosse hypocrisie qui consiste à condamner la paillardise et les ribauderies dans ‘’La Déméninge’’. A ce propos, allons sur mes réactions suite à ces critiques. Globalement, j’estime que le compte rendu de lecture de Tony Féda, n’est pas et ne saurait constituer pour moi une critique. Il pèche lourdement par son côté subjectif. Il démontre à suffisance, la méconnaissance profonde de ce qu’est fondamentalement une critique. Alors ne renonçant point à nos obligations de pédagogue, apportons-lui sans frais, les fondamentaux à maîtriser lorsqu’on décide de s’engager dans ce domaine où le seul critère de validation, et donc d’intérêt reste la scientificité de la démarche ou de l’approche choisie pour éclairer une œuvre d’un jour nouveau. Parmi les multiples définitions de la critique, il en est une qui enseigne que la critique, c’est de la littérature sur la littérature, c'est-à-dire de la littérature au second degré. Conséquence directe, il ne saurait y avoir de critique si on n’a pas un texte qui lui pré-existe. A présent, je vais analyser quelques uns des arguments de Tony Féda pour en démontrer et en démonter la vacuité du propos. Arrêtons-nous tout d’abord sur la première affirmation gratuite de ce compte rendu de lecture.
‘’L’année n’est pas encore terminée, mais ce roman pourrait en être le pire. On parie ? ’’
Comment un critique qui se veut sérieux et crédible peut-il si légèrement aller sur l’inexistant pour condamner une œuvre ? Nous sommes en avril et à huit mois de la fin de l’année, l’augure ou le gourou de la littérature se laisse aller si facilement à ces genres de pronostic. Plus désopilant, il joue au prophète et demande un pari. C’est du jamais vu en critique. La critique n’est pas la science, parce que celle-ci traite des sens tandis que l’autre en produit, mais elle n’est surtout pas une affaire de prophètes. Fort de ce qui précède, on est en droit de se demander, en considérant globalement ce qu’affirme sans démonstration Tony, s’il n’est pas en mission commandée, ou si quelque part, il n’a pas été chargé de l’exécution d’une œuvre de salubrité publique !
Deux lignes plus loin, il déclare que ce roman va certainement faire jaser pour longtemps le monde de la critique. Traduit en bon français, cela veut dire que cette œuvre ne va laisser personne indifférent. Dit autrement, cela signifie bien qu’elle est forcément intéressante. Alors comment peut-on, sans craindre le ridicule, affirmer une chose et son contrainte aussi aisément et presque dans une simultanéité déroutante? Cette incohérence dans l’argumentation, je la note ailleurs dans son texte lorsqu’il écrit :
‘’Il est clair que pour son premier roman, Lawson-Body a voulu écrire pour ses étudiants, ses amis, et pour un public restreint de Togolais. Il n’y a pas de doute qu’il a atteint ce but, et le critique ne sera pas étonné de trouver un jour les élèves se passer ce livre comme des petits pains.’’
M. Tony, en bon français, lorsqu’on dit que quelque chose s’arrache comme de petits pains, cela signe définitivement le succès total de cette chose-là. Le savez-vous ?
Il ajoute :
‘’Mais en fait de sexe, l’auteur a pris un grand risque de tomber dans la vulgarité la plus banale… Il a bien voulu décerveler toutes les paillardises qui lui passent par la tête… Il est allé à la limite de l’obscénité sans prendre de gants. Il est un mauvais parolier. Il s’est enfermé dans une écriture qui a donné un roman au français alléché mais au projet romanesque plutôt mal léché. Il lui a manqué du génie.’’

Et ses amis du blog de renchérir :
‘’ Mais, il faut l’encourager, le prof, sinon il risque de casser sa plume. Il paie là sa suffisance. Pauvre romancier débutant ! Prof imbu de lui-même. Bizarre, le mec ! Il est brailleur chiffonnier, il fait le pitre.’’
Que faut-il répondre à toutes ces attaques personnelles qui n’ont franchement rien à voir avec la critique ? Qu’il faut laisser les choses basses mourir de leur propre poison et enseigner que dans les débats d’idées, les incantations, les insultes sont le lot de l’intellectuellement faible dont décidément les arguments ne passent plus. Dans un tel registre qui fait dans le crapoteux, tout bipède doté d’un coefficient intellectuel moyen, peut exceller avec bien plus de réussite. Enfin, pour arrêter cette démonstration, posons cette question à l’auteur de ce compte rendu : le style dans lequel il écrit et qu’il affectionne visiblement, est-ce bien celui de Biton Coulibaly ? Et si j’ai bien compris, serait-il la référence à enseigner dans nos amphis à nos étudiants ? Ce texte n’est ni une analyse fantaisiste parce que dans la fantaisie il y a à n’en pas douter du plaisir et du génie, ni une analyse juste puisque déclarativement, elle ne définit aucune méthode qui permettrait d’en garantir la justesse ou la validation. Il tient pour l’essentiel, du vraisemblable critique que Roland Barthes définit comme étant ce qui va de soi, et reste en dehors de tout principe, de toute méthode. Le vraisemblable critique aime les évidences, les vérités toutes faites, et elles sont si souvent normatives. Ce qui n’entre pas dans son orbite sémantique devient bizarre, ou incroyable. L’incroyable comme dit Barthes, procède du défendu, c’est-à-dire du dangereux. Dès lors, les désaccords deviennent des écarts, les écarts des fautes, les fautes des péchés, les péchés des maladies, les maladies des monstruosités, car aussi longtemps que la critique a eu pour fonction traditionnelle de juger, elle ne pouvait être que conformiste, c'est-à-dire conforme aux intérêts des juges. Ceci n’a rien à voir avec la véritable critique des institutions et des langages. Dans le cas de notre ami, je reste convaincu qu’il n’y a pas grand intérêt, et on n’a pas grand mérite si, sur une œuvre donnée, on propose une glose ou un commentaire libre à qui l’on cherche désespérément à conférer une dimension scientifique qu’elle n’a pas. Nous sommes aujourd’hui dans une civilisation du bavardage qui permet la prolifération de tous les genres de discours, c’est de bonne guerre. Ces discours séduisent plus d’un, c’est tout aussi normal. Pour moi, je réaffirme que celui de notre ami ne présente aucun intérêt, frappé qu’il est de beaucoup d’amateurisme. Un critique littéraire est un spécialiste qui doit pouvoir se prévaloir d’une méthode, d’une approche qui lui donnent des outils, et des armes, et des techniques dont il doit se servir lorsqu’il se pique de faire de la critique. Faute de cela, il faut prendre son travail pour ce qu’il est à la vérité : un épiphénomène, né de la lecture à la va-vite d’un texte dans l’urgence journalistique de rendre compte en primeur d’un événement littéraire, avec ce que cela comporte comme risque de rater l’essentiel pour des considérations de secondes zones. Il faut apprendre à gratter l’os si l’on veut atteindre la moelle. Une lecture au premier degré d’une œuvre est toujours une lecture de consommation. Elle requiert pour se réaliser, l’immédiateté. De ceci, le véritable critique doit se méfier, puisque sa véritable mission, c’est d’apporter un plus à l’œuvre si cela est possible, ce que les économistes appellent ‘’de la valeur ajoutée’’, à travers une lecture de dévoilement, je dirais de digestion qui, elle, ne peut se réaliser qu’à partir d’une distanciation incontournable du vrai critique par rapport à toute impression première qui finalement n’est qu’une première impression sur toute œuvre donnée. Pas étonnant donc, qu’en l’absence de toutes ces dispositions et ces précautions, le Sieur Tony ait décrété de façon péremptoire et sûrement avec un mouvement de menton j’imagine, que l’auteur de ‘’La Déméninge’’ n’a aucun génie. Qu’il lui reconnaisse au moins celui des belles lettres, ce serait déjà ça être objectif et conséquent avec soi-même. Que faut-il conclure ? Qu’il est urgent que M Tony se mette ‘’hic et nunc et illico presto’’ en apprentissage de ce qu’est l’objet littéraire et que, pour l’y aider, des ouvrages de bases lui sont indispensables s’il veut s’exercer dans le domaine de la critique littéraire avec quelques chances d’être pris au sérieux à l’avenir. A cette nouvelle école, je lui recommande fortement de lire de Roland Barthes : "Le Degré Zéro de l’écriture" suivi des "Nouveaux essais critiques", ‘’Critique et vérité’’, ‘’Le plaisir du texte’’ enfin. Dans cette nouvelle aventure qui s’impose à lui comme un impératif curatif, qu’il fasse sien le mot de la fin de ‘’La Déméninge’’ : ‘’La terre promise se trouve toujours de l’autre côté du désert.’’ Qu’il ne perde pas de vue surtout, et il y gagnerait beaucoup en crédibilité, que sans être cloisonnée au nom de l’interdisciplinarité qui la caractérise, la faculté des lettres est bien compartimentée. N’immigre pas dans un domaine qui veut pour y vouloir jouer les francs-tireurs. Cela s’appelle de l’amateurisme primaire, et à ce niveau de spécialisation, c’est à tout le moins prétentieux, pernicieux et toxique.